Autopsie d'un massacre

Rodolph Balej


"J'étais frappé de stupeur, l'air en était rempli, la lumière du midi assombrie comme en pleine éclipse, la fiente tombait comme la neige et le bourdonnement incessant des ailes me donnait mal à la tête". Tels sont les mots de Jean-Jacques Audubon (1785-1851), ce célèbre peintre naturaliste considéré comme le premier ornithologue du Nouveau Monde. L'oiseau dont il parle, vous l'aurez deviné, n'est nul autre que la tourte voyageuse (Ectopistes migratorius), également appelée pigeon migrateur, colombe voyageuse ou palombe. Quelques années auparavant, Pehr Kalm écrivait : "La nuée qu'ils formaient en vol s'étendait sur une longueur de 3 à 4 miles et une largeur de plus d'un mile (...). Sur une distance pouvant aller jusqu'à 7 miles, les grands arbres aussi bien que les petits en étaient tellement envahis qu'il était difficile de trouver une branche qui n'en était pas couverte. Quand ils s'abattaient sur les arbres, leur poids était si élevé que non seulement des grosses branches étaient brisées net, mais que les arbres les moins solidement enracinés basculaient sous la charge". Aux alentours de 1810, Alexander Wilson (1766-1813) relata avoir observé un voilier de tourtes rassemblant plus de deux milliards d'oiseaux. Un siècle plus tard, le 1er septembre 1914, vers une heure du matin, s'éteignait Martha, le dernier spécimen de tourte encore vivant au zoo de Cincinnati, reléguant pour l'éternité l'espèce au Panthéon des créatures disparues. Autopsie du massacre... La tourte était un gros pigeon, migrateur, vivant en colonies de plusieurs milliers d'individus dans le sud-est du Canada et le nord-est des États-Unis et se nourrissant de fruits secs, de graines et de fruits. Au Québec, les volées arrivaient au printemps pour nidifier dans les forêts de feuillus de la vallée du Saint-Laurent. La venue du volatile à la chair foncée au goût délicat était très attendue, une véritable manne providentielle qui améliorait l'ordinaire de tout un chacun! On le mangeait rôti à la broche, au pot, en soupe, en fricassée, en pâté... accommodé à toutes les sauces mais pas en tourtière, le terme n'étant pas dérivé du nom de l'oiseau mais du mot latin "torta", lequel signifie "sorte de pain rond". Considérée comme un des pires fléaux pour les cultures et les arbres fruitiers, on chassa la tourte de toutes les façons imaginables : à la passée avec des filets de fibres végétales ou de boyaux d'animaux, avec des geôles, au tir à la volée, à coup de bâton, en enfumant les colonies, en les capturant au nid... tant et si bien qu'elle se raréfia au milieu du 19e siècle avant de disparaître à jamais quelques décennies plus tard. Son déclin aurait été précipité par la déforestation ainsi que des épidémies de la maladie de Newcastle, une pseudopeste aviaire qui affecte l'appareil digestif et le système nerveux des volailles et de certains oiseaux sauvages. Aujourd'hui, votre unique chance de la voir sera d'aller au Musée canadien de la Nature d'Ottawa qui conserve précieusement l'un des rares spécimens naturalisés... un joyau de notre patrimoine et une triste page de notre histoire!



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